Pendant longtemps, le volontariat n'était pas pensé pour les diasporas en France. Perçu comme un outil pour les personnes occidentales et blanches de vivre l’altérité dans un pays dit du Sud, les formations au départ se sont construites autour de ce récit : préparer au choc interculturel, apprivoiser l'inconnu, traverser le dépaysement. Ce n’était pas le cas pour Sophie.

Aujourd’hui, Sophie a 34 ans. Il y a dix ans, elle partait en service civique en Inde. Née à Montargis, elle a grandi à Paris : française par son environnement, chinoise par sa mère, hongkongaise par son père. Enfant de la diaspora, elle a grandi dans plusieurs cultures à la fois, faisant des allers-retours réguliers en Asie depuis l'enfance. Autrement dit, naviguer entre des univers différents, elle sait faire.
C'est précisément ce décalage ou ce « non-choc » qui lui a tout appris, sur le volontariat, sur les formations qui le préparent et sur elle-même.
Partir en volontariat pour reprendre le contrôle
À 23 ans, Sophie semblait cocher des cases : diplômée, contrat à durée indéterminée, un salaire qui tombe à la fin de chaque mois… Sophie sent qu'elle avance en pilotage automatique sans de vocation soudaine, pas de grand plan, juste une tension intérieure et l'envie de faire un choix qui lui appartienne vraiment.

C'est en cherchant une mission de Service Civique à l'approche de ses 25 ans, limite d'âge pour le dispositif, qu'elle tombe sur Intercordia et une mission au sein de l'association Life Project for Youth en Inde qui accompagne des jeunes adultes en situation de précarité. L'Inde ne l'attire pas particulièrement. Ce qui la convainc, c'est la pédagogie : l'entrepreneuriat comme levier d'autonomie. Son profil colle, elle est retenue, ni une ni deux, elle part de son plein gré.
Des formations conçues pour d'autres
Avant le départ, Intercordia propose des sessions de préparation sérieuses, attentives aux difficultés qui attendent les volontaires : le choc culturel, la confrontation à la pauvreté visible, la densité urbaine, les inégalités. Des mises en situation utiles. Mais Sophie remarque quelque chose.
« Ils nous ont projetés dans une personne blanche lorsqu'elle arrive en Inde. »
Le modèle implicite de ces formations est celui d'un volontaire occidental, sans histoire familiale transnationale, découvrant pour la première fois un environnement radicalement différent. Sophie s'attend donc à vivre cette expérience-là.
À Mumbai, elle s'adapte rapidement. Circule dans la ville avec aisance. Établit des liens spontanés avec les habitants du quartier. Adopte les habitudes locales sans effort apparent. Et commence à douter.
« Je voyais les réactions de mes camarades et je me suis dit : mince, j'ai un problème. »

Elle croit d'abord qu'elle rate quelque chose. Qu'elle passe à côté de l'expérience. Qu'elle ne ressent pas ce qu'il faudrait ressentir. C'est en observant d'autres volontaires, une Colombienne, une Française d'origine tunisienne, qu'elle commence à comprendre que les expériences de terrain ne sont pas homogènes. Elles circulent de la même façon qu'elle, connectent aussi naturellement, et elles ont, comme elle, des histoires familiales faites de plusieurs cultures, de plusieurs langues, de plusieurs espaces.
Ce que le mémoire révèle
C'est à son retour, en écrivant son mémoire dans le cadre d’un diplôme universitaire avec Intercordia, que Sophie comprend ce qui s'est réellement joué. Le titre qu'elle choisit dit tout : « Mon choc de ne pas avoir eu le choc de l'Inde. »
En relisant ses notes dans son journal, elle réalise que ce qu'elle avait interprété comme une absence d'expérience était en réalité l'expression de son propre parcours. Ses allers-retours réguliers en Asie, sa socialisation entre plusieurs univers culturels, sa capacité à naviguer entre des codes différents, tout cela n'était pas un hasard. C'était de la « compétence », acquise depuis l'enfance, dans le double espace.
Une scène l'avait déjà frappée sur le terrain, sans qu'elle puisse encore la nommer. Une volontaire franco-indienne vivait mal d'être perçue comme indienne par les habitants du quartier, comme si cette assignation lui retirait quelque chose. Sophie reconnaît dans cette réaction quelque chose d'elle-même : le réflexe appris de rejeter la part étrangère, de la vivre comme une menace plutôt que comme une ressource.

« J'avais tellement associé ce côté asiatique chez moi comme un truc négatif qu'à aucun moment je me suis dit que ma double culture allait me permettre de m'adapter plus vite. J'étais à 1000 lieux de ces réflexions-là, tellement je me suis lavé le cerveau. »
En France, la stratégie d'intégration passe par l'effacement. Être « plus française que les Français ». Mettre à distance ce qui vient d'ailleurs, y compris en soi-même.
« Je me suis obligée à effacer tout ça. Mes amis me disaient : "mais non, elle est pas chinoise, elle est française." Ça me renforçait dans ce truc de : ah oui, être d'origine chinoise, c'est vraiment horrible. »
Ce retournement est au cœur de ce que l'étude collective Volontariat et diasporas : enjeux et apports pour la solidarité internationale, conduite par le FORIM et France Volontaires (mai 2026), documente à l'échelle de nombreux parcours. L'étude nomme ce phénomène « conscientisation différée » : les effets transformateurs du volontariat pour les personnes issues des diasporas se révèlent souvent après le retour, dans le travail réflexif, pas pendant la mission elle-même. Elle souligne également que les formations au départ restent souvent calées sur un modèle de volontaire implicitement occidental, peu outillé pour prendre en compte la pluralité des trajectoires, et notamment ce que les personnes issues des diasporas apportent déjà avec elles sur le terrain.
Sophie en est une illustration parfaite. Ce que les formations décrivaient comme une épreuve à surmonter était, pour elle, un terrain déjà partiellement familier. Non pas parce qu'elle connaissait l'Inde, mais parce qu'elle avait grandi dans l'entre-deux, cet espace que le FORIM nomme le « double espace » et qui désigne la capacité des diasporas à habiter, à agir, à créer des liens entre plusieurs mondes à la fois.
Transmettre ce qu'on n'avait pas vu

Depuis son retour, Sophie est tutrice bénévole chez Intercordia. Elle accompagne des volontaires avant leur départ, pendant leur mission, au moment du retour. Et elle travaille précisément à ouvrir l'espace que les formations n'ouvraient pas pour elle : celui de la pluralité des expériences.
Pour elle, les formats de préparation restent utiles. Mais ils doivent intégrer que tous les volontaires ne partent pas du même endroit. Certains arrivent avec des langues, des histoires familiales, des socialisations qui modifient profondément la façon dont ils vivent le terrain. Ce n'est pas un avantage dont il faudrait se méfier. C'est une ressource à nommer et valoriser.
Elle observe que les groupes sont aujourd'hui plus divers, avec davantage de jeunes ayant grandi entre plusieurs cultures. Elle s'en réjouit, tout en sachant que la diversité des profils ne suffit pas si les cadres de référence restent inchangés.
La réconciliation avec ses propres origines, elle, continue. Huit ans après son retour, Sophie reconnaît encore parfois en elle des traces de ce qu'elle avait intégré : ce rejet intériorisé de la part asiatique. Le volontariat n'a pas tout résolu. Mais il a rendu le travail possible.
« J'aurais pas imaginé qu'en partant à l'étranger, j'allais en apprendre sur mon identité culturelle. »
🔗 Pour découvrir l'Etude "Volontariat et Diasporas : enjeux et apports pour la solidarité internationale" (français) - FORIM
🔗 Pour découvrir la Synthèse de l'étude "Volontariat et Diasporas : enjeux et apports pour la solidarité internationale" (français) - FORIM
