La campagne une femme, un mois, une histoire : Portrait de Mme Monica Jessica MABIALA Styliste -modéliste

 

Je suis Jesse Monica, ou Miss Domingo de mon nom d’artiste, 31 ans, Benino-Congolaise, Styliste-modéliste. J’ai aussi suivi des cours de communication des entreprises et archivage à Cotonou. J’ai eu à travailler depuis mon plus jeune âge au Bénin pour différentes organisations comme PSI qui est une organisation américaine sur la thématique de la santé sexuelle des femmes et des minorités sexuelles. Ensuite, j’ai collaboré avec l’ambassade de France au Benin pour la défense des droits des personnes et des minorités sexuelles. A Tunis, j’ai travaillé pour médecin du monde en parallèle de mon activité de styliste modéliste.

Pouvez-vous me décrire votre parcours migratoire ?

Née en Centrafrique, j’ai quitté à 4 ans ce pays pour le Sénégal. J’y suis resté sept ans où j’ai vécu avec ma famille, mon père étant agent international.  Nous ne restions donc pas longtemps dans les pays. Nous avons donc vécu dans de nombreux pays ma famille et moi depuis toute petite : la Centrafrique, le Sénégal, la Côte d’Ivoire (j’y ai passé dix ans), puis le Benin, le Togo et le Burkina Faso. Comme étudiante, mon parcours migratoire s’est poursuivi vers le Benin pendant deux années où j’ai fait des études de communication et archivage. A la fin cette période, je suis partie étudier 4 ans en Tunisie le stylisme modélisme.

Pourquoi le choix de vivre en France ?

Je n’ai pas choisi de vivre en France, c’est la France qui m’a choisie. Plus précisément, l’UNHCR a présenté plusieurs dossiers aux nations qui la compose et le ministère de l’intérieur français a décidé de me réinstaller en France, en particulier à Lyon. J’étais dans un programme de réinstallation, pour des raisons médicales, des raisons aussi socio-politique, En tant que femme noire et chrétienne, je n’aurai pas pu rester en Tunisie très longtemps.

Pouvez-vous m’en dire plus sur ton intégration ici en France et en particulier à Lyon ?

J’ai bien vécu le changement ; j’avais un peu l’habitude et j’étais déjà venue en France pour des vacances. Je ne me suis pas sentie vraiment nouvelle sur le territoire. Depuis mon enfance, j’ai suivi un cursus en système français, aussi j’ai beaucoup d’amis françaises et français ce qui fait que je n’ai pas vraiment été dépaysée en arrivant. Par contre, l’intégration a été un peu difficile d’un point de vue administratif et de la vie au quotidien : les transports, l’administration, la préfecture.

Quelles sont les idées reçues, entendues ou vécues ?

Concernant les idées reçues sur les migrantes, il y’a déjà la fameuse idée qu’on vient pour voler le travail des français. Je pense que je suis arrivée à une période où la tension politique était à son comble en ce qui concerne l’immigration.  Même en ayant été choisie par la France pour venir vivre ici, je me suis retrouvée avec des personnes en face de moi notamment, des agents de préfecture et ou de municipalité qui étaient très condescendantes, très hautaines qui me demandaient ce que j’étais venue faire ici. C’était pour moi l’occasion de leur rappeler que je n’avais pas demandé à venir ici spécialement et que c’était un choix du gouvernement.

Entre autres idées reçues entendues, il y a la prostitution. La responsable régionale de la CMU conseillère médecin qui m’a refusée de m’accorder la CMU m’a fait tout un long discours malgré le fait qu’elle disposait de mon dossier et des raisons de ma présence sur le territoire Français. Elle a eu des propos assez racistes en me disant qu’elle ne traitait pas avec des personnes prostituées, alors qu’elle avait mon CV, mon parcours universitaire. Il y a aussi le fait que beaucoup de personnes étaient surprises du fait que je comprenne le français et que j’ai un certain niveau intellectuel comme si une femme migrante était forcément analphabète et pas dotée d’intelligence et de capacité de comprendre une langue. Ce sont quelques illustrations parmi d’autres des problèmes rencontrés.

As-tu des conseils à donner aux femmes migrantes ?

Ne vous laissez pas impressionner et ne vous laissez pas faire. N’hésitez pas à mettre en avant votre richesse linguistique et humaine. Dans ma recherche de travail, avec un CV très bien fourni, on me propose toujours de faire la nounou ou la femme de ménage ; c’est assez frustrant au regard de mes études supérieures et bien que j’ai beaucoup de respect pour ces travaux qui sont très physiques et très demandant. Même Pôle Emploi ne prend pas en compte mes différentes qualifications. Je veux dire aux femmes migrantes qu’elles ne déméritent pas et qu’elles ne doivent surtout pas abandonner ; s’il faut prendre des cours de français qu’elles le fassent même si psychologiquement c’est très difficile et pénible.

Quels mots résumeraient votre parcours ?

Difficile pour les raisons précédemment citées. Mais rencontre aussi parce que j’ai aussi eu l’immense chance d’avoir des amis qui ont vécu ici très longtemps. Mais pour le reste, c’était comme renaitre à 29 ans ; il a fallu littéralement repartir de zéro. Extraordinaire surtout car je vois ce que j’ai accompli en 3 ans, et ce n’est que le début.

Je suis consciente que beaucoup de femmes migrantes n’ont pas eu cette chance et que par conséquent moins de portes leurs ont été ouvertes et aussi moins de compréhension.  J’insiste vraiment sur la difficulté de se réintégrer en France. J’en avais déjà une petite idée mais venir ici m’a permis de me rendre compte de cette réalité-là ; et d’en être encore plus attristée parce qu’elle est beaucoup plus violente que ce que j’ai eu en entendre. Difficulté et rencontre parce que tout se joue vraiment à ta tête et à la tête de la personne sur qui tu tombes. Il nous ait arrivé de tomber sur des personnes très gentilles qui nous ont facilité énormément les procédures, tout comme de tomber sur des personnes qui étaient volontairement méchantes qui ont fait volontairement retarder mon dossier parce que je suis une personne migrante. On ne nous le dit pas, mais on le comprend assez facilement.

L’ouverture d’esprit que j’ai est dû aux nombreux voyages effectués dès mon enfance.  Je peux me sentir chez moi un peu partout ; cela nous a permis à ma famille et moi à très vite nous intégrer et adapter au pays dans lequel nous vivons. C’est une grande richesse mais aussi une grande faiblesse. Cela a bercé ma naïveté pendant très longtemps. En étant passé par les pays africains qui étaient essentiellement cosmopolites où on trouvait beaucoup de nationalités et qui étaient très accueillants, j’ai pensé que le reste du monde était exactement pareil ; qu’il suffisait d’arriver dans un pays, de le vouloir très fort et de s’intégrer et que tout se passerait bien. Dès que j’ai quitté la partie subsaharienne du continent, j’ai compris que j’étais noire et qu’il y’avait des personnes qui ont un problème avec cela. Par rapport à la Tunisie, en France l’avantage c’est que c’est moins violent verbalement, physiquement mais on est confronté au même plafond de verre. 

Y’a-t-il un message à faire passer par exemple à nos décideurs politiques sur cette question ?

Le message à faire passer serait que nos ambassades ici fassent un peu plus de suivi et soient peut-être plus à l’écoute vis à vis de leurs ressortissants et du public. Si possible qu’ils aient des accords bilatéraux, notamment pour les préfectures parce que c’est juste invivable. Il est temps que la diaspora y compris nos gouvernements et toutes nos représentations diplomatiques sur place prennent à bras le corps le problème et essaient des solutions.  C’est à nous de faire bouger les choses.

 Quels conseils voudriez-vous donner aux femmes ?

Prudence et persévérance. Malheureusement pour elles, beaucoup des personnes qui sont à l’origine de leur misère sont celles à qui reviennent la responsabilité de changer les choses. Mais même dans la pire des situations, il y a toujours un.e allié.e qui attend de plaider notre cause. Le tout est de le.la trouver.

Que pouvez-vous dire sur cette campagne une femme, un mois, une histoire ?

Je pense que c’est une bonne chose, c’est même très intéressant parce que cela montre à d’autres femmes qui ont des idées, qui sont peut-être un dépaysées et perdues que c’est possible de monter son affaire, d’être son propre patron. Cela montre aussi aux hommes de chez nous que les femmes noires comptes et cela permet de valoriser leurs actions. Il y a encore malheureusement beaucoup d’idées reçues. Les parcours sont divers et variés mais sont tous aussi riches de ce que chacune a pu vivre et de ceux que chacune peut apporter. J’aimerai voir plus de femmes noires en France avec des postes à responsabilités. J’aimerai aussi en arrivant en France que les femmes soient informées de leurs droits et de leurs devoirs pour éviter de nombreux abus ; qu’il y ait des sensibilisations et des accompagnements des migrantes parce que beaucoup en arrivant ici se retrouvent complétement perdues et aux mains d’hommes et de femmes qui abusent d’elles ; qu’il y ait un peu plus d’accompagnement de nos communautés et surtout des jeunes filles qui sont très vulnérables permettant ainsi aux femmes de se libérer socialement.